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Sens, reconnaissance et culture : ce que l'IA rend plus rare

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Sens, reconnaissance et culture : ce que l'IA rend plus rare

Par Martin Chanteranne, Vice-Président de Mecenia.

En 2019, une banque privée genevoise a fait entrer des œuvres d'art dans le palais Ca' d'Oro, à Venise, le temps de la Biennale. L'exposition, baptisée DYSFUNCTIONAL, réunissait des pièces à la frontière de l'art et du design, réalisées sur mesure pour le palais. Le geste paraissait décalé pour une banque. Il disait pourtant quelque chose de précis : ceux qui gèrent de la fortune ont aussi besoin de lieux où l'on pense autrement. Six ans plus tard, la question ne concerne plus seulement les clients. Elle touche les salariés.

L'essentiel

  • France : 25 % des Français sont bénévoles dans une association (Recherches & Solidarités, 2026).
  • Allemagne : 36,7 % de la population engagée en 2024, contre 39,7 % en 2019.
  • Suisse : 376 millions d'heures de bénévolat informel en 2024, dont environ 200 millions pour la garde d'enfants.
  • Pour les entreprises : le CSE peut faire de la culture un lieu de rencontre, à condition de ne pas la réduire à un catalogue d'avantages.

Le travail se vide de ce qui le rendait visible

Les outils d'IA absorbent désormais une part des tâches de rédaction, de synthèse, de tri ou de calcul. Ce mouvement libère du temps, mais il retire aussi une partie de ce qui donnait au métier une forme de reconnaissance : être celui qui sait faire cette chose-là. Quand une tâche se fait en quelques secondes, le sentiment d'utilité doit se chercher ailleurs.

Ce déplacement touche tous les âges et tous les statuts. Il pousse une partie des salariés vers des activités où l'on voit l'effet de son action sur d'autres personnes, et où l'on n'est pas jugé au seul rendement. Le bénévolat, la pratique artistique amateur et la transmission sont souvent les premiers refuges de ce besoin. Ce ne sont pas des loisirs de compensation : ce sont des espaces où la reconnaissance vient des pairs, et non du tableau de bord.

Le tableau de Jean-François Millet, Les Glaneuses (1857), raconte déjà cette idée. Trois femmes ramassent, derrière les moissonneurs, les épis que la récolte a laissés. Le geste n'a rien d'héroïque et il est pourtant collectif : il nourrit ceux qui n'ont rien. Le tableau est souvent lu comme un hommage à la dignité du travail ordinaire, à une époque où le monde agricole se transformait.

Jean-François Millet, Les Glaneuses, 1857, huile sur toile, musée d'Orsay

La France : un bénévolat qui tient, mais qui se fracture

Selon l'étude de Recherches & Solidarités réalisée avec l'Ifop en janvier 2026 auprès de 3 155 personnes de 15 ans et plus, en moyenne 25 % des Français sont bénévoles dans une association. Le chiffre paraît stable, mais la lecture des tendances diverge selon les institutions. Le baromètre de France Bénévolat relève, lui, une baisse continue du taux d'engagement depuis 2013. Les deux enquêtes ne mesurent pas exactement la même chose : méthodes, définitions du bénévolat et périodes retenues changent le résultat. Il faut donc citer les deux, et ne pas conclure trop vite dans un sens ou dans l'autre.

Ce qui fait consensus, c'est la fracture. L'accès à la vie associative reste inégal selon le niveau de diplôme, le revenu et le lieu de vie. Le bénévolat se transmet, ou non, dans les familles et dans les entreprises. Une entreprise qui ne fait rien pour son personnel ne fait pas disparaître le besoin de sens : elle laisse seuls ceux qui n'ont pas déjà un réseau associatif.

L'Allemagne : moins de bénévoles, plus de temps donné

Le sixième Deutscher Freiwilligensurvey, pour les données de 2024, compte 36,7 % de la population âgée de 14 ans et plus engagée, soit près de 27 millions de personnes. Le taux a reculé par rapport à 2019, où il était de 39,7 %. Le rapport précise que le repli concerne la population sans migration ; les personnes issues de la migration affichent un taux de 28,4 %.

La presse spécialisée en a tiré une formule utile : les engagés sont moins nombreux, mais consacrent plus de temps à leur engagement. C'est une piste pour la France. Là où l'on pense volume et recrutement, l'Allemagne invite à penser durée et qualité de l'engagement, avec des formes plus souples et une reconnaissance publique portée par l'État fédéral et les Länder.

Part de la population engagée dans le bénévolat : France 25 % (2026), Allemagne 36,7 % (2024) et 39,7 % (2019)

La Suisse : un bénévolat compté en heures, et un art d'entreprise assumé

La Suisse ne compte pas les bénévoles, elle compte leurs heures. L'Office fédéral de la statistique (OFS) distingue le bénévolat institutionnel, dans une association ou une organisation, et le bénévolat informel, pour les proches, le voisinage ou les enfants d'autres foyers. Les estimations varient selon les années et les sources, mais l'ordre de grandeur est le même : de 620 à 660 millions d'heures par an pour l'ensemble du bénévolat.

Pour 2024, la dernière lecture détaillée du bénévolat informel donne 376 millions d'heures. Un peu plus de la moitié, environ 200 millions, sert à garder les enfants d'autres ménages. C'est un résultat qui déplace le regard : le bénévolat le plus massif n'est pas forcément celui des associations, c'est celui qui tient les familles et les quartiers.

Suisse : 376 millions d'heures de bénévolat informel en 2024, dont environ 200 millions pour la garde d'enfants

Ce rapport au temps donné se retrouve dans la vie des entreprises. Pictet, banque genevoise fondée en 1805, possède une collection d'environ 650 œuvres, presque toutes exposées dans ses bureaux à travers le monde, selon un entretien publié en 2017. La banque ne communique pas sur son budget d'acquisition, et ses collaborateurs ne connaissent pas le prix des œuvres : l'enjeu est de fréquenter l'art, pas de le posséder. Lombard Odier a, de son côté, soutenu des expositions à Venise en 2019, puis la Fondation Musée & Jardins Van Buuren à Bruxelles en 2024. Les sources disponibles décrivent ces partenariats sans permettre d'affirmer qu'une œuvre est installée dans chaque bureau de la banque.

La comparaison éclaire notre propre modèle. En Suisse, l'engagement est souvent porté par la famille, le voisinage et une philanthropie d'entreprise discrète mais installée. En France, il dépend davantage des associations et de l'État, et la culture d'entreprise reste plus dispersée. Aucun de ces trois modèles n'est meilleur que les autres ; chacun a des angles morts. La Suisse mesure bien le travail invisible, mais la reconnaissance qu'elle lui accorde reste surtout symbolique. La France dispose d'outils plus organisés, mais elle les réserve trop souvent à ceux qui ont déjà un réseau.

Ce que la France peut emprunter

La France dispose d'un outil que la Suisse et l'Allemagne utilisent moins : le comité social et économique. Le CSE gère les activités sociales et culturelles, avec un budget voté par l'entreprise, et propose déjà la billetterie culturelle, les chèques culture et les réductions sur les spectacles. Le marché est structuré : des plateformes équipent plus de 500 CSE partenaires, selon l'un des prestataires.

Le problème, c'est que cette offre se réduit souvent à un catalogue. Un billet de cinéma offert n'est pas une reconnaissance s'il arrive sans contexte. Une place pour un concert ou un vernissage gagne en force quand elle s'accompagne d'une rencontre avec l'artiste, d'un temps d'échange, ou d'une sélection qui tient compte des goûts réels des salariés plutôt que d'un barème. C'est là que le dialogue entre culture et entreprise change de nature : l'entreprise n'achète pas des entrées, elle organise un lieu de rencontre.

Les œuvres dans les espaces de travail vont dans le même sens. Une pièce accrochée dans un couloir ou une salle de pause ne demande rien à celui qui la regarde, et c'est justement sa force. Elle rappelle qu'une organisation peut tenir à autre chose que sa production. Elle pose aussi une question de dignité : une œuvre choisie avec les équipes, et non imposée par la direction, ne traite pas les salariés en public captif.

Le piège de la reconnaissance en pack

Cette approche a ses limites. Offrir de la culture peut devenir une façon de remplacer la reconnaissance réelle par un avantage. Un CSE qui distribue des places tout en gelant les salaires n'a pas résolu la question du sens, il l'a déplacée. La culture ne compense pas un travail sans prise sur les décisions. Elle peut en revanche nourrir la capacité à juger, à créer et à faire confiance, précisément ce que les outils d'IA ne remplacent pas encore.

Le bénévolat pose la même question sous une autre forme. Le volontaire ne travaille pas pour un salaire, il attend que son temps compte. Une entreprise qui encourage ses salariés à s'engager doit donc accepter de leur accorder ce temps, et ne pas le transformer en point de conformité RSE.

Une ouverture pour les entreprises

Trois gestes peuvent être testés dès le prochain trimestre. D'abord, confier au CSE une part de son budget à des propositions choisies avec des artistes ou des institutions locales, plutôt qu'à un seul catalogue. Ensuite, accueillir une œuvre dans un espace commun, avec une présentation rédigée par ceux qui la regardent tous les jours. Enfin, ouvrir une journée de bénévolat culturel, dans un musée ou une association de patrimoine, dont le temps est reconnu dans la vie de l'entreprise.

Ces gestes ne règlent pas la place de l'humain à l'ère de l'IA. Ils créent des endroits où la question peut être posée, et où le sens se construit à plusieurs. C'est ce que Mecenia cherche à rendre possible entre les entreprises et les acteurs culturels : relier ceux qui financent et ceux qui créent, sans confondre leurs rôles. Pour aller plus loin sur le cadre du mécénat, lire Mécénat culturel : pourquoi les entreprises investissent dans la culture, ou écrire à contact@mecenia.org.

Quelle reconnaissance une entreprise peut-elle offrir qu'une machine ne saura jamais donner ? La réponse ne tient pas dans un avantage. Elle tient dans le fait de regarder ensemble la même chose.

Sources

  • Recherches & Solidarités, La France bénévole 2026, enquête Ifop (janvier 2026, 3 155 personnes de 15 ans et plus), mai 2026.
  • France Bénévolat / Ifop, Baromètre 2025 (mars 2025), baisse du taux d'engagement depuis 2013.
  • Bundesregierung, Freiwilliges Engagement in Deutschland – Der Deutsche Freiwilligensurvey 2024 (36,7 % en 2024, 39,7 % en 2019).
  • Office fédéral de la statistique (OFS), enquête SAKE, bénévolat informel 2024 (376 millions d'heures), rapporté par le canton de Zurich en 2025.
  • Agefi, 10 mars 2017 : collection Pictet, environ 650 œuvres exposées dans les bureaux.
  • Bilan, 4 mai 2019, et Lombard Odier, mars 2024 : partenariats culturels cités.
  • Musée d'Orsay : Les Glaneuses de Jean-François Millet, 1857, domaine public.

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